Mais depuis presque 24h, j’ai l’impression d’assister à une mise à mort du trimaran : il faudrait qu’on aille vite, pour garder le vent et obtenir un meilleur angle, bref ne pas passer derrière le front de la dépression. Christian Dumard, le routeur, nous met la pression en ce sens.

Sauf qu’on évolue au près, il y a 25-30nds établis, la polaire indique qu’on devrait être à 30-35nds, mais on essaye de ne pas dépasser les 20nds, tant cette mer est infâme. De 3/4 avant sur la gauche, nous avons la houle de l’alizé et de 3/4 avant droite, nous avons une houle qui remonte de l’Arctique. Cela crée ce qu’on appelle des « wedge » chez les surfeurs, la rencontre des deux houles qui gonflent de façon aléatoire devant nos étraves. Outre l’inconfort – on est presque à 4 pattes en permanence dans le bateau-, on a surtout mal pour lui, les chocs qu’il encaisse sont hallucinants. Ça tape hyper fort, dans un fracas qui fait peur : coques, bras de liaisons, gréement, tout prend cher, et nous avec, la raideur du carbone nous retransmet toutes les vibrations. L’électronique se débranche même, petit à petit, sous les ondes de chocs.

Je dois demander à Yves et Alex toutes les heures si c’est « safe » ? Si il n’y a pas d’autres options ? Combien de temps ça va durer ? Il regarde beaucoup leurs pieds…Les pauvres, ils sont cramés par le stress et la fatigue. « Dur à dire si le bateau va tenir, ça me rappelle le Cap Horn -contre le vent- », « si on passe derrière se sera pire : on aura plus de mer, sans le vent » « Il y en à pour 3 jours minimum ».

Ok, bon bah, va pour la « vie des bêtes » comme dit Yves… on est trempé, rincé au sel, tout est poisseux, en vrac. Des « noodles chinoises » c’est LE repas de la journée, agrippés en permanence, accrochés à la vie, à la survie du bateau ! Les mecs dorment debout, les craquements du carbone les réveillent pour choquer ou faire la grimace…c’est rude !! Mais la bonne entente est toujours là, les discussions et fous rires sont juste plus courts, faute au bateau qui hurle de douleurs dans les vagues : pauvre bête !
En début de nuit dernière, les mecs m’ont vraiment fait halluciner : 35nds établis, des claques à 40nds (j’ai vu 42nds sur l’afficheur), le 3ème ris (qui paraît énorme au vu des conditions!) laisse déborder le trop plein de voiles à l’extérieur du « lazy jack », au dessus de la bôme. Il y a un risque de tout déchirer. Yves et Alex sont allés, à tour de rôle, récupérer tout ça, au bout de la bôme, au-dessus de l’eau. Les voir ramper sur la bôme, giflés par les embruns, à se faire trimballer dans tous les sens par les mouvements du bateau… c’est vraiment des oufs les mecs !?!